19 octobre 2009

ACTUALITES

Réforme du lycée : un discours en contradiction avec les faits

Comme la rhétorique gouvernementale nous y a habitués depuis fort longtemps déjà (depuis au moins les allusions à Jaurès et à Blum), les annonces de Nicolas Sarkozy concernant la réforme des lycées sont marquées par un sens puissant de l’antiphrase. Il est vrai que prôner le retour à l’égalité républicaine contre les injustices sociales sonne curieusement en pleine polémique sur l’ « élection » d’un fils de président…

En ce qui concerne les lycées, on ne peut qu’être frappé par la contradiction entre les objectifs affichés (par exemple revalorisation des langues, donner plus de place à la culture) et les moyens en diminution depuis de nombreuses années : sur les LV on sait que depuis des années les groupes tendent à être de plus en plus lourds (surtout en LV2), les horaires de langues ont été réduits à 2h dans la plupart des séries depuis Allègre... et cela a été encore aggravé par le plan de rénovation des LV mis en oeuvre depuis 2005 (qui a amené une nouvelle diminution de l’horaire) ; il faudrait commencer par remettre les pendules à l’heure !!!

C’est la même chose pour les enseignements dits culturels qui se voient de plus en plus fragilisés dans les établissements (fermetures d’options), et notamment les pratiques artistiques. Il ne faut donc pas se réjouir à l’énoncé des déclarations ronflantes et des principes vertueux que réaffirme hautement le plan de réforme du lycée… pour introduire en catimini et à bas bruit des dispositifs fort dangereux en réalité.

L’ « accompagnement éducatif » en lycée, cheval de Troie ?

Les mauvais esprits ne pourront s’empêcher de former un doute : qui va prendre en charge ces enseignements soi-disant remis au centre, culturels et linguistiques en particulier ??? Et la réponse, au milieu d’un flou de préconisations, pourrait être toute trouvée : « l’accompagnement personnalisé pour tous les élèves »… Il s’agit avant tout de proposer du soutien, mais pas seulement : il est question aussi d’approfondissement… Ce dispositif "accompagnement", qui se limite pour l’instant à 2h, pourrait permettre, comme en collège, de sous-traiter tout un pan des enseignements à des intervenants dont on peut soupçonner le caractère précaire... et pas forcément formé. Le texte fait allusion à des "référents culturels", "partenariats institutionnels", "locuteurs natifs"… Il ne s’agirait donc pas forcément d’enseignants.

L’accompagnement éducatif, qui n’est pas forcément une mauvaise chose en soi, peut aussi introduire de graves dérives comme l’externalisation de certaines activités à des personnels non qualifiés et non Education nationale, ou bien (et/ou) la surcharge de travail pour certains enseignants (tâches d’orientation autrefois dévolues aux Copsy, désormais confiées aux professeurs payés en HS ?). La prise en charge de certains enseignements (qu’il vaudrait mieux rebaptiser activités ?) par des intervenants municipaux par exemple pourrait conduire à une inégalité entre les établissements, selon les finances des collectivités territoriales… De plus cette séparation entre cours (caricaturalement présenté comme « cours magistral » dans le rapport Apparu… comme si l’enseignement des disciplines se réduisait encore à une transmission frontale !) risque de dissocier dangereusement le cours d’un côté, et les activités "pédagogiques" (l’accompagnement) de l’autre… Quelle conception de l’enseignement !
Selon nos mandats l’accompagnement doit être fait d’abord AU SEIN MEME DE LA CLASSE, par des travaux en petits groupes, des moments où les élèves sont mis en activité et peuvent faire l’objet d’une attention différenciée.

Quant aux stages de "remise à niveau" ou "correction de trajectoire" : cela existe déjà en langues pendant les vacances, et ce n’est pas toujours fait par des profs, puisqu’on fait appel à des assistants, voire à des locuteurs natifs ! On peut là encore s’inquiéter de savoir si ces stages miracle vont être confiés à des personnels extérieurs ou proposés aux professeurs… en heures supplémentaires. Ces stages sont en théorie destinés à permettre une orientation « réversible » (le nouveau concept-gadget). La suppression des postes de Conseillers d’orientation-psychologues, dont un sur cinq seulement est remplacé, est-elle, elle aussi, « réversible » ? On aimerait que ce soit le cas.

Privilégier les compétences au détriment des savoirs ?

Pour finir, on pourrait peut-être s’interroger sur le livret de compétences, idée reprise à Martin Hirsch ; après le cafouillage sur le livret en collège on peut quand même s’interroger : l’évaluation doit-elle prendre le pas sur l’enseignement ? Les items des livrets de compétences des collégiens sont tellement complexes qu’une grande partie du temps de cours serait requise pour pouvoir les renseigner sérieusement ; n’entre-t-on pas dans une « évaluationnite » (qui n’est pas à l’abri de certaines dérives comme le montrent certaines compétences du livret collège consacrées à l’engagement, au dynamisme et à tout ce qui relève du « savoir-être ») ? S’agit-il, comme dans le premier degré, de « normaliser » les enfants, et à présent les adolescents ? Les savoirs disciplinaires, même s’ils sont souvent indissociables de certains savoir-faire, peuvent-ils y trouver leur compte ? S’agit-il de satisfaire les entreprises qui demandent qu’on privilégie les "savoir-être", au détriment des savoirs ? En outre, les compétences sont présentées dans le rapport Apparu (rapport parlementaire rendu public en 2009, consacré à la réforme des lycées) comme le cheval de Troie du contrôle en cours de formation ; cet objectif, s’il n’est pas mentionné directement, demeure à l’horizon et il serait fort naïf de le croire abandonné en rase campagne…

Bref, sous des dehors minimalistes, ces axes pour une réforme des lycées ouvrent la porte à des bouleversements réels. Le SNES est porteur de véritables propositions, qui seront notamment débattues à l’occasion du stage académique « lycées » le 22 octobre 2009 au lycée Camille St-Saëns à Rouen.

Julien CUEILLE