Le RESF a organisé une semaine d’observation à la préfecture au service des étrangers chargé de recevoir les sans papiers qui déposent leur dossier. Chaque jour, des dizaines de sans papiers font la queue afin de déposer leur dossier. Ils espèrent ainsi obtenir une régularisation. Ils sont confrontés à un parcours d’obstacle invraisemblables. Nous reproduisons ici le témoignage de Ginette David, présidente honoraire de la Ligue des Droits de l’Homme de Seine Maritime.

Comment déshumaniser les Humains ?

Il est cinq heures du matin. Trois ou quatre personnes, chacune perdue dans sa solitude, chacune resserrant autour de son cou le col de son vêtement –Il fait froid-. Il fait à peine jour.
La première arrivée se colle contre la grille glacée de la Préfecture : personne ne doit se faufiler entre elle et cette porte à barreaux qui s’ouvrira dans quatre heures. Alors, elle pourra se propulser vers l’avant, son dossier serré contre elle, elle se mettra à courir sans regarder en arrière, vers la porte vitrée miraculeusement ouverte. Elle grimpera le plus vite possible l’escalier vers le premier étage, vers un couloir balisé, face aux deux guichets encore vides.

Derrière elle, « les autres » se pressent, elle sent dans son dos grossir la foule des « comme elle ». On se bouscule un peu, on joue des coudes, on se surveille : »le grand Noir, là, il n’était pas plus loin ?, le jeune rieur, pourquoi rit-il ? Ce bébé, quand va-t-il s’arrêter de crier ? »

Ils sont maintenant près d’une centaine. La foule bruisse de soupirs, de frottements de pieds, de froissements de papiers comptés et recomptés. Les deux guichets sont ouverts.

Il est Neuf heures dix. La fonctionnaire parle dans son micro au premier étranger assis face à elle, sur une chaise vissée au sol. La voix est neutre. Dans la queue, chacun tend l’oreille : « ce n’est pas un certificat d’hébergement ! »La réponse est inaudible. « Revenez avec un certificat d’hébergement ! ». Pas de « au revoir ». L’homme se lève et, tête basse, double la file pour repartir. On respire. On a gagné une place. On se pose la question : « est-ce que moi, j’ai ce qu’on va me demander ? »

Le compagnon de misère qui vient d’être sèchement renvoyé ne suscite en nous aucune pitié.

Au second guichet, on discute à voix basse. La femme sort de son vieux cartable en plastique une liasse de documents chiffonnés, maniés et remaniés, photocopiés ; « votre promesse d’embauche, elle date de plus de trois mois ! » « Mais…. » « Revenez avec une promesse d’embauche récente ! ». il faut ranger les papiers, qui tombent à terre comme des vieilles feuilles à l’automne. Il faut se mettre à genoux pour les ramasser et les jeter, en désordre dans le vieux cartable.

Une place de gagnée.. La femme gagne la fin de la file en pleurant. Il ne faut pas la regarder. Il ne faut pas se laisser attendrir.

Pendant trois heures ces « étrangers », l’un après l’autre, comme des gosses qui entrent en classe, vont devoir s’asseoir en tremblant sur la chaise vissée, écouter les commentaires livrés à tous grâce au micro, subir la sécheresse du ton, quelquefois la condescendance du commentaire, l’énervement d’un fonctionnaire débordé devant le français hésitant du « demandeur ».

Quelquefois, un remous secoue la foule : un resquilleur essaie de voler une place. Le grondement gagne les rangs. La violence est palpable. Un « supérieur du service » ou un policier remettra de l’ordre. La révolte ne s’étend pas.

Une vieille dame demande doucement si elle peut s’asseoir sur le côté (il y a quelques chaises) sans perdre sa place .Elle a mal aux jambes…Personne ne répond jusqu’à ce qu’une jeune fille l’assure qu’elle lui gardera sa place, sous le regard gêné des voisins de queue.

Ils ont honte, honte d’eux-mêmes, honte d’oublier pendant quelques heures la solidarité dont ils font preuve pour la plupart dans tout le reste de leur vie.

Ils n’osent pas se regarder parce-que, sous le regard indifférent de deux fonctionnaires ils sont devenus des quémandeurs, des intrus, de ceux qui s’imposent, eux qui, de toute leur vie, n’ont jamais rien imposé à personne.

Ils sont devenus des hommes et des femmes de seconde zone, et comme tels, ils montrent un visage qui les dessert, et qui permet de les classer, de les catégoriser, de les déshumaniser.

Ginette DAVID
présidente honoraire de la ligue des droits de l’homme de Seine Maritime